Six personnages en quête d'auteur ou le théâtre en quête d'absolu (20 juin 2024)

Marina Hands ne propose pas du théâtre dans le théatre mais du théâtre dans le théâtre dans le théâtre. Avec le dispositif bi-frontal du Vieux-Colombier, nous ne regardons pas du théâtre se faire mais ce qu'est le théâtre en nous demandant si le vraisemblable (le représenté) est plus vrai que le réel (le représentant). Au-delà de ce procédé et de ce principe qui ne pourraient intéresser que les spécialistes de théâtre, Marina Hands ouvre un océan de sensations et de réflexions.


Mais quel contraste ! Un ami me disait que le destin du spectateur, si ordinaire soit-il, était de s'enquiller des pièces, des concerts, des ballets pour ressentir un choc, un moment transcendant qui montre la puissance de la création pour encore mieux appréhender le vivant. 
Il fallut attendre juin pour qu'à quelques encablures de la ligne d'arrivée une des meilleures pièces s'impose. Je n'aime pourtant pas cette idée de choc, celle de classement mais notre mémoire si fugitive nous impose de hiérarchiser, de rechercher ce qui reste. Après la déception de la veille, de ce théâtre qui n'a pas bougé de son imaginaire des années 70, ce théâtre qui ne dit rien de l'époque, ni de nous, à force de ne pas prendre Richard III pour ce qu'il est et de tout confondre et de s'effondrer sous les effets, ce théâtre qu'il ne faut surtout pas montrer à un ponte du RN au risque de voir disparaitre toutes les subventions pour le spectacle vivant, ces six personnages nous réconcilient avec la scène même si nous n'étions pas vraiment fâchés.

Au-delà de la mise en abime qui ne pourrait intéresser que les fondus de théâtre, Pirandello nous parle de ce qui nous définit, de ce que nous projetons. Sommes-nous seulement des émotions, des souffrances ou des actes plus banals, presque indifférents ? Six personnages en quête d'auteur est une pièce intelligente qui prend les spectateurs pour des êtres aptes à la réflexion, qui ne s'oppose pas à l'émotion -le monde n'est pas si binaire- et qui n'ont pas besoin de bombes, de fureurs, de tremblements et de fumigènes pour exprimer leurs tourments. Il y est aussi question de réel, d'inspiration. Cette pièce me rappelle cette idée autour des vrais gens, ces acteurs non-professionnels qui seraient plus authentiques que ceux formés et madrés. Cette pièce est plus qu'un génial exercice de style. Elle vous montre ce qu'est la vérité de chaque être dirigé par l'auteur qui a besoin d'un situation pour que des personnes existent. Il y est enfin question d'inspiration comme si les mots s'imposaient à l'auteur quand les personnes sur scène disent que "le manuscrit est en nous".

Penser que cette pièce date de 1921 donne le vertige car on a l'impression qu'elle vient d'être écrite ou même qu'elle s'écrit devant nous tellement tout semble naturel. Si nous cherchons une définition de la modernité, elle se dresse devant nous. Nous sommes dans le théâtre et nous ne visitons ni un monument historique, ni une tentative de percuter un insupportable présent, ce qui ressemble à la mission que se fixent tant de créateurs contemporains qui ne sont pas tant des auteurs que des démiurges ennivrés, un peu nulle part, un peu partout. Et il est là, le texte, le fameux texte, ce grand fantôme du théâtre présent, précis et droit. Comme pour Calcutta, je regrette de ne pas parler italien, de ne pas pourvoir comprendre cette langue qui traduite par Fabrice Melquoit est si tenue et doit l'être encore plus en version originale. Elle ne contient pas d'effets, pas d'envolées mais se dresse exacte, vecteur de tous les tourments des acteurs dont on sait qu'ils jouent mais qu'ils arrivent à créer une distance entre jeu (les personnages) et non- jeu (les autres, nous qui les écoutons, les regardons comme le metteur en scène et ses comédiens répétant au début de la pièce). Revient Vanya, celui de Louis Malle sur la 42e Rue, son admirable dernier film, quand ici à Paris, un des acteurs déclare "J'espère que ça va commencer" alors qu'évidemment le train est déjà en marche.

Avec cette pièce, nous voyons que le théâtre est un monde, une cosmogonie à laquelle nous sommes heureux d'appartenir.

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Faut-il y aller? Il faut d'abord y retourner.
Et les acteurs? Guillaume Gallienne démontre à quel point il peut être fragile sans jouer le petit chose. Seule Adeline d'Hermy n'arrive pas à trouver sa place. Elle est cette belle-fille blessé comme un petite frappe. Elle n'arrive pas à incarner et doit se déguiser en ado. Elle ne cesse d'osciller sans trouver le ton qui la mette au niveau des autres acteurs.
Et Bruno Podalydès ? Il est dans le public et bouge encore moins que les frères Mazzalai.
Le bifrontalisme n'est-il qu'un artifice (vous avez quatre heures)? 
Cette salle du Vieux Colombier est celle de tant de merveilles récentes avec ses spectateurs de part et d'autre de la scène, le Vania de Julie Deliquet dont elle n'a pas encore réitéré la performance et la promesse, Les ondes magnétiques de David Lescot, tentative réussie de comédie intelligente ou même Le Silence, radical, certes radical, et sincère de radicalité.

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