Avant le théâtre: à propos d'Avant la terreur (19 juin 2024)

Avant la terreur est, pour le spectateur, l'histoire d'une pièce qui n'aboutit à rien et dont au bout de trois heures, alors que d'autres applaudissent, on se demande si elle a commencé.


Grandeur et faiblesse du marketing car sur la foi d'une affiche qui montre l'ambiguïté d'un personnage avec la présence du masque, versatile artifice du théâtre, et qui annonce une pièce aux dimensions multiples, nous ne recevons qu'un bloc confus...

Vincent Macaigne est un drôle de bonhomme. Il traine sa carcasse sur le plateau de nombre de films indépendants français depuis plus de 20 ans dans lesquels il joue le même personnage lymphatique, à la voix trainante et désolée au point que l'on pourrait parler d'accent de Macaigne comme il y a, paraît-il, un accent parisien et, sans conteste, un accent marseillais. On tient là le cousin de Guillaume Depardieu dans Les Apprentis. Il faut signaler dans sa filmographie Médecin de nuit où montrant un figure plus angoissée, débarrassée de toute nonchalance, il excelle dans le rôle de ce docteur dépassé par sa vie.

Le Macaigne metteur en scène préfère pratiquer un théâtre ado, bruyant, brouillon que l'on pourrait qualifier de nébuleux, mot, malgré lui, de l'époque. Nous ne sortons jamais de ce brouillard si ce n'est à nos dépends pour citer le cardinal, avec cette désagréable impression que l'on s'est un peu foutu de notre gueule. On peut supposer qu'avant qu'une œuvre soit proposée, l'équipe artistique traverse une phase créative, intense, chaotique, bordélique, faite de petits et de grands bouts de théâtre. C'est ce désordre non filtré que nous propose Vincent Macaigne sans arriver à nous offrir un spectacle cohérent, construit, ce qui ne signifie pas narratif. Pauvres spectateurs, nous n'avons droit qu'à ce gribouillage qu'il faudrait appeler pièce. 

Tout commence dans le chaos avec deux bandes-son superposées, d'un côté une reprise de Stand by me -pourquoi Stand by me !- et la voix d'un femme dont on n'écoute pas les commentaires qu'elle débite à l'infini. Et sur la scène, se trouve de la fumée, une de ses inévitables marques de fabrique. Nous avons l'impression de rentrer dans un cerveau en ébullition, celui d'un schizophrène. Nous voilà plongés dans une expérience, une de ces fameuses performances comme les appellent les artistes contemporains, ces impressions qui ne sont en rien des spectacles, des propositions achevées et bornées mais des propositions dans lesquelles vient et sort le public à sa guise.

Vincent Macaigne est là derrière la console, au fond de la salle, près de moi. Il harangue, éructe, s'implique mais avant tout s'agite sans changer le cours des choses. Ce théâtre faussement brouillon aux atours libres, sera toujours un moyen de mesurer la crédibilité de la foule qui là monte sur scène quand on le lui demande pour ne rien faire d'autre que d'y rester les bras ballants. Comme le disait l'autre, on n'y voit rien. On n'entend rien non plus, sauf des éructations. Et on ne participe à rien de ce souvenir de happening lycéen quand, dans un temps ancien, dans un élan de naïveté, nous avions eu la faiblesse de croire que le premier barbu de terminale venu -aujourd'hui, il s'agirait du tatoué de troisième- était le type le plus original que nous connaissions en vrai. Le type le plus cool que nous connaissions en faux s'appelait Arthur Fonzarelli. Ce moment collectif passé, Vincent Macaigne se cache et ne fait rien hormis d'enchainer les tableaux, sans vraiment de lien et à force d'avoir souillé la scène, toute mise en scène devient ardue dans ce décor qui de crasse se calcifie.

Mon voisin qui a l'air plus jeune et qui se fonderait mieux que moi dans une terrasse aux alentours de la place Gambette a l'air encore moins convaincu. Il a du venir pour faire plaisir à sa copine, plus complice. Il me pose un regard désolé quand je fais semblant de me prendre au jeu -les gestes peuvent être ironiques- alors qu'un des comédiens nous intime de nous prendre la main. Nous resterons chacun statique, pas vraiment fâché, pas vraiment copain. Lui et sa compagne, pourtant montée sur scène - pour y quoi faire ?- partiront avant la fin.

Je ne suis pas sur que le projet soit très clair pour Macaigne lui-même qui patauge au propre comme en figuré dans cette couche de crasse qui stagne sur scène à force de seaux et d'autres liquides balancés. Les notes de salle ne vous éclairent pas et il se peut que Macaigne était sous acides ou fatigué quand il dut répondre au chargé.e de communication; l'écriture inclusive est obligatoire pour ce type de fonction. Des images défilent sur un écran. Hitler apparait. On doit nous parler du mal. Trop de divertissement s'étale sous nos yeux sens être plaisant. Le metteur en scène ne se livre pas au moindre effort pour nous éclairer à propos des personnages comme le fit Thomas Jolly quand il monta Henri VI et Richard III car la pièce est "très librement inspiré" de Shakespeare. Là, les situations s'enchainent sans que nous sachions ce qui les unit ou les désunit. Dans une des seules saillies de la soirée, nous apprenons que "les familles heureuses n'ont pas encore hérité".

Macaigne me donne l'opportunité de voir ce que j'imagine être le théâtre des années 70 fait de bric et de broc où les créateurs multiples (auteurs, acteurs, metteurs en scène, public, ouvreur...), étaient encore plus puissants. Rien ne les arrête, pas même le sens, la cohérence, la beauté (terme conservateur et sacrilège). Nous en sommes réduits à ce rôle témoins, trop extérieurs pour être spectateurs, d'un truc, d'un machin, d'un objet, plutôt moche. En descendant quelques décennies, on file vers le Grand Guignol avec un Richard III naïf, taré dont la mère ne cesse de dire qu'il est "sorti de ses fesses !" loin du personnage que nous présente Shakespeare.

La débauche de moyens n'aide pas, encore moins les pistolets à mèche dont abusent les acteurs et qui font souffrir nos oreilles. Je prie pour qu'aucun représentent du Rassemblement National ne voit cette pièce si complaisante, laissée à elle-même. Elle montre, malgré elle, à quel point les élites politiques et économiques ont laissé les enfants proposer des spectacles immatures dans ce qui est pourtant un des six théâtres nationaux. Le défaut principal de ce théâtre n'est pas son côté brouillon mais d'abord sa paresse et au sommet de cette flemme se trouve le texte dévitalisé qui ne dit rien, ne lie rien, n'apporte rien. Les comédiens font ce qu'ils peuvent pour porter ce vide. Vincent Macaigne ne fait pas du théâtre mais un happening planifié, oxymore mettant de côté le grain de folie de l'aléa.

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S'ennuie-t-on? Pas vraiment. Les trois heures passent sans trop de souffrance, ni de bâillements.
Combien de personnes restent à la fin? Pas mal, mais peu sur l'échelle de Mon bel animal même si partir en plein milieu, plus ou moins discrètement, ne gêne plus personne. Le zapping est devenu un acte présent et sans complexes.
Fallait-il y aller? Pas vraiment non plus mais qui suis-je pour vous dire de faire demi-tour, moi qui n'usai pas de ma place à la MC93 en octobre dernier et en rachetai une pour cette représentation à la Colline?
Et qu'en pense Wajdi Mouawad? La langue de bois n'est pas que l'apanage des politiques et derrière un discours chantourné et apaisant, on espère qu'il se jure, un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.
Tout serait-il à jeter ? Il y a quelques moments, notamment des monologues féminins quand Pauline Lorillard, la meilleure actrice d'une troupe qui ne démérite pas, répète à l'envi "Je ne t'aime pas. Je ne t'aime pas. Je ne t'aime pas". Elle ne semble pas parler de la pièce qu'elle est en train de jouer.

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