Une Mouette neurasthénique à l'Odéon (28 novembre 2024)

C'est déstabilisant le théâtre. Un jour apporte son lot d'évidences, un autre son poids d'ennui.


De Stéphane Braunschweig, j'avais vu une Andromaque tendue dans le pur respect de la langue pure de Racine et Un jour de joie où cette dernière ne dominait pas. Et comme j'avais fréquenté Tchekhov quelques jours plus tôt dans une très bonne adaptation de Platonov par Cyril Teste et sa troupe, je me réjouissais de le retrouver dans La Mouette.

"Il parait que c'est chiant" aurait dit N., élève de première, fille de R. et de S, mes compagnons de déroute du soir. Son professeur de français a approuvé, ce qui n'est pas très bon signe. Ces gens s'y connaissent souvent un peu en théâtre. Pourtant, la version de Teste de 2022 vibrait et abusait des écrans. Braunschweig, lui, nous propose une vision neurasthénique au jeu inégal et à la scénographie flottante. Braunschweig ne nous offre pas un départ en fanfare de l'Odéon, théâtre qu'il aura dirigé plus de huit ans. Ma voisine dort et se réveille. Elle ne sait pas très bien quelle position choisir pour se sentir bien. Spectactrice peut être un dur métier.

Tout commence bien. La pièce commence bien. Les personnages parlent de manière innocente, de leur vie. Ils ne nous disent rien de grave. Nous débarquons chez eux sans nous inviter. Ils restent devant une grande paroi en bois posée devant le début de la scène. Nous commençons en proximité comme pour mieux connaitre les protagonistes jusqu'à ce que le vrai décor apparaisse, un espace vide, très vide avec des mouettes suspendues à des fils. Nous sommes certes dans le décor de fin du monde de la pièce de Konstantin. La symbolique m'échappe, le littéralisme aussi comme à sa mère, Arkadina. Les datchas et les chapkas me manquent. Malgré son universalisme, Tchekhov appartient à son époque et le débrancher ne démontre ni sa modernité, ni sa pertinence. Il ne sera pas nécessaire d'inviter des clones d'Ivan Rebrov et de rouler les r mais le vide dessert le propos qui s'inscrit dens une réalité sociale et historique qu'il peut être hasardeux, comme ce soir, de laisser le metteur en scène ignorer. Et pour faire un pont si artificiel avec aujoud'hui , les acteurs intercalent des paroles de variétés. Delpech, Aznavour, Johnny donnent au début de la pièce un air d'On connait le chanson, adieu balalaïkas et Casatschok. Ces bouts de chansons n'exhalent pas l'époque on plutôt une autre. Cette Mouette se dévitalise.

Le choix de la sonorisation amplifie la distance. Quand est-ce que les acteurs se serviront de leur voix sans l'appui d'une technique qui les enferme et nous exclut? Avec l'illusion du murmure, les acteurs ne nous parlent plus. Et les acteurs, sans savoir s'ils sont mauvais, sont statiques, manquent de nerf, de Russie et d'excès ! La crise de nerfs monte et manque de coeur. Crier ne suffit pas pour que les blessures se réveillent et s'étalent.

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Fallait-il y aller? On aurait pu s'en passer. L'Odéon tend à ressembler à un iceberg qui erre de plus en plus loin du théâtre, cette Mouette n'en étant qu'un glaçon, et dont je crains qu'il ne s'éloigne plus encore d'une forme moderne, celle qui n'oublie jamais le texte, à ne pas confondre avec classique, depuis que Julien Gosselin, son nouveau directeur, a professé son amour des performeurs.
Pourquoi toutes les pièces ne sont pas comme Vanya 42e rue me demande R. en sortant ? De Vanya 42ᵉ rue de Louis Malle qui dément mon approche en costume d'époque, ou de Vania de Julie Deliquet, Tchekhov sait supporter des regards neufs à condition d'y mettre la tension nécessaire.
En résumé? Des destins contrariés et sacrifiés sur l'autel de l'art.

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