Racine carrée du verbe être: Mouawad puissance deux à La Colline (22 novembre 2024)
Mouawad est un monde, violent, intime, capable de transcender la vie, rendue plus fantastique et plus intense grâce au théâtre.
Comme chez Creuzevault un an plus tôt, je me demande qui a le temps d'arriver à 17h30 au théâtre. Certes, tout le monde n'habite pas dans l'Ouest, à commencer, selon mes empiriques observations, par les fidèles du Théâtre de la Colline. Faire débuter une pièce si tôt signifie que ce théâtre, un certain théâtre, s'adresse à un certain public qui ne porte pas de costards. Vous me repérerez vite. Comme pour Creuzerault, je ne peux que manquer la première partie. Et la similitude s'arrête là. Wajdi Mouawad fait du théâtre. Sylvain Creuzevault écrit des manifestes avec des mouffles.
Je suis en retard et je me retrouve si près. J'ai rarement été si près. Quand le rideau se lève pour la deuxième partie, je suis preque trop près pour voir Beyrouth explosé, avec du plastique un peu partout. Au bout de dix minutes, par la grâce de l'énergie des acteurs, j'ai tout oublié. Je ne suis plus sur mon scooter inquiet d'être en retard. Je ne suis pas hors sol. Je cherche dans les ruines avec les personnages. Je suis ailleurs, pris dans d'autres histoires que la mienne. Mouawad possède l'art du rythme. Il n'y a pas de scènes tant les mouvements s'enchainent d'un ville à l'autre dans cette qui pièce raconte les destins parallèles d'un même homme resté à Beyrouth mais aussi parti à Rome et à Paris. Avec ce récit aux allures mythologiques plus que mécaniques, Mouawad instille son gout du tragique comme chez les Grecs, pas loin de l'Olympe, quand Oedipe inversé, une fille couche avec son père. La grande force de Mouawad est qu'il n'a peur de rien. Il n'est pas naïf mais il ne craint pas d'oser et peut répéter à l'envi ce superbe truisme "Je t'aime parce que je t'aime". L'amour, la mort, le lien, celui de la filiation mais aussi celui de la terre natale sont ses grands thèmes. Lui, déraciné et orphelin, nous demande ce qui nous attache et nous rattache.
Mouawad n'est pas un immense auteur. Il est un ardent hybidateur de mots, de comédiens et de scènes (car il y en a quand même). Tous réunis, ils composent un moment unique qui fera dire au spectateur "J'y étais! J'ai vécu". Plus que des émotions, il déclenche des vibrations. Sa pièce pourrait tourner sans lui mais sa présence la rend plus sensible, plus honnête, plus réelle alors qu'elle file le fantastique avec toutes ces histoires éclatées et parties d'une même souche. Mouawad n'est pas un grand acteur et il le sait. Il est un acteur nécessaire. Son double, Talyani Waqar Malik, est joué par lui-même et par par un des plus grands comédiens français, Jérôme Kircher que j'avais vu dans Le Jugement dernier à l'Odéon en 2004 et dans Le monde d'hier au Théâtre des Mathurins en 2016. Le personnage principal existe par ces deux comédiesn, par leur vague ressemblance. Talyani se dope, se renforce, se muscle avec cet autre lui, avec ce double qui devient brillantissime quand Norah Krief s'adresse aux deux dans un pas de trois où elle répond à chaque échange sans ciller.
Dans la dernière partie, je m'attendais à un feu d'artifices doloriste, machine à montrer de grands sentiments et nous eûmes encore mieux, une apologie du lien et de la nécessité de se retrouver, seule réponse aux tourments du monde, par ce sculpteur de l'intime et de l'universel. Mouawad finit par cette célébration, littérale, la plus belle, la plus simple, celle de personnes qui veulent être ensemble et se dire qu'elles s'aiment parce qu'elles s'aiment comme elles le répètent souvent dans le pièce.
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Faut-il y aller ? Je vais dire comme mon ami Benjamin que Mouawad doit être un réflexe, ce qui est souvent la meilleure manière d'être déçue. Il faut garder la curiosité pour les artistes sur la pointe des pieds.
Pourquoi il faut presque signer les yeux fermés ? Wajdi Mouawad est clivant. Tant mieux. Il pratique un théâtre à l'estomac qui a d'abord envie d'être généreux, d'être emphatique, d'être excessif.



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