Il Risveglio, un testament plus qu'un réveil au Théâtre du Rond-Point (2 octobre 2024)
Piqué par ma curiosité à force de lire un nom chaque saison, je pars à la rencontre de Pippo Delbono aperçu une fois au cinéma.
La durée annoncée d'une heure me réjouirait presque. Du théâtre, j'aime les représentations très longues, infinies, ces heures en apesanteur, 2666 de Julien Gosselin ou Henry VI/Richard III de Thomas Jolly ou les courtes ; soixante minutes étant un défi pour les créateurs qui doivent tout ramasser, intention, proposition, déclamation. Nous ne profiterons pas de ce temps raccourci. Nous arrivons en avance, ce qui ne n'arrive jamais, et la pièce commence avec une demi-heure de retard sans explication, sans que personne ne se plaigne, à moins qu'il faille considérer d'épars et joyeux applaudissements comme des plaintes.
Delbono est un nom du théâtre européen. Je n'ai cessé de le voir dans des programmes ou des gazettes. Et sans prendre un risque fou, j'aime cette idée de partir voir quelque chose dont je ne sais rien. Je n'ai aucun souvenir de critiques lues à son sujet, ni de recommandation d'amis. Peut-être que je ne fréquente pas suffisamment les théatreux. En lisant les notes de salle pendant ces trente minutes généreusement accordées, je ne comprends rien. Les mots sont intelligibles mais ils ne guideront, ni amélioreront ma position de spectateur ordinaire. La biographie plate et chronologique de l'artiste, mise en regard, ne m'en dira pas plus. Il faudrait réformer ces documents remis à l'entrée des salles, peut-être les supprimer sous le prétexte faux-cul d'une politique RSE imposée par l'Europe mais je suppose que Barnier a d'autres priorités ; Dati moins, elle qui ne semble pas beaucoup fréquenter les théâtres..
Si, de Pippo Delbono, une image remonte, celle de ce patriarche massif et inflexible dans Amore de Luca Guadagnino, (grand) film habité par le villa Necchi Campiglio, la bouffe italienne et sensuelle, Tilda Swinton et la musique de John Adams. L'homme qui débarque sur scène détruit cette image. Il est fatigué, se meut sans rythme, avec prudence. Il a du perdre toute vélocité et agilité. Il n'a que 65 ans et en parait 20 de plus. Comédien au physique de stentor, il ne fera pas porter sa voix. Il utilise un micro. Tout fout le camp. On pourait croire qu'il joue mais la sincérité apparait comme le coeur de son art. Il commence avec Ornella Vanoni diffusée sur un grand écran en fond de scène pendant une émission de variété et on comprend comment les italiens ont transformé ce registre musical en style populaire de qualité, en soignant les mélodies et les arrangements, et en parlant simplement de la vie pour que chacun ait le loisir de se sentir touché. Delbono est un homme attachant. Il aime la musique. Nous écouterons aussi The Jefferson Airplane -il en pince pour Grace Slick, la chanteuse du groupe- et The Who. Et je me rappelle que Keith Moon fut peut-être le plus grand batteur que cette terre n'ait jamsi porté. Le rock joué en grand, toute notre attention captée, y gagne en grain, en pertinence, en puissance par rapport à ces invariables et tièdes robinets que sont la radio et les plateformes.
Pippo est un artiste dans ce sens qu'il a besoin de créer sans nous faire crier au génie. Sa raison d'être est de proposer, de produire même dans une forme modeste. Il doit inventer, sans cesse. Son art est simple, sans afféteries. Un assistant lui apporte une chaise, reprend sa chaise et ainsi de suite. D'autres personnes l'accompagnent sur scène. Ils ont aussi l'air fatigué, comme lui, chacun à sa façon. Ils ont des démarches d'éclopés et sont authentiques comme ce que Delbono veut faire de son théâtre avec cet exemple parfait, sans faille que fut Bobò, acteur sourd-muet, candide, dont le seul talent semblait d'être présent. Le théâtre de Delbono est celui de la présence, pas celui de la dramaturgie ou de l'effet. Pippo Delbono évoque souvent Pina Bausch. L'art de cette dernière montrait que tout le monde pouvait danser mais que tout le monde ne pouvait pas être danseur. Peu importait la technique dans ce qu'elle a de virtuose, d'athlétique. Primait la présence sur scène, la capacité d'habiter l'espace. Pour Delbono, tout le monde peut jouer, surtout les cabossés que des acteurs savent aussi interpréter, mais tout le monde n'a pas sa place sur scène.
La pièce se finit en dansant -tout se recoupe et se retrouve- sur La vie en rose, inteprétée par Grace Jones, autre grande cabossée.
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Fallait-il y aller ? Oui mais plus tôt car plus qu'à un risveglio (réveil en italien), nous assistons à l'écriture des premières lignes d'un testament avec cette sensation de lire un des derniers chapitres sans avoir commencé par le début.
Une heure, est-ce assez ? Pas forcément. Cette sensation me surprend: un quart d'heure, un demi-heure de plus auraient été acceptables pour que cette découverte de Delbono se poursuive, que son univers s'accroisse encore un peu.


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