Forsythe/Inger: quelle rentrée pour le Ballet de l'Opéra de Paris? (7 octobre 2024)
Cette rentrée du ballet de l'Opéra de Paris voit mes critiques préférés diverger et je dois choisir mon camp, celui du plaisir immédiat, du ballet coloré et ludique.
Il se pourrait qu'Ariane Bavelier ait tort et que nous soyons loin de la rentrée "laborieuse" dont elle faisait état dans les colonnes du Figaro. Cette fois, je me rallierais à l'enthousiasme de Philippe Noisette des Echos même si Rearray de William Forsythe est un ballet pour danseur, un peu comme on dit de certains musiciens qu'ils jouent pour d'autres musiciens, d'autres professionnels plus sensibles aux subtilités de leur art, à des variations imperceptibles que les vulgaire oreilles (et oeils) repèreront moins. Ce lundi, le public a vu une troupe joyeuse et mobile. Libérés du nécessaire et consubstantiel carcan du classique, les jeunes danseurs s'amusent et pratiquent leur art dans la joie, cet état de simple plénitude qui vous fait exprimer tout votre être.
La soirée se compose en trois ballets et rien ne relie vraiment ces trois propositions. Rearray, pas de deux, pas de trois, est une œuvre froide et liée, souvent renforcée par une musique, quand elle est présente, sèche et synthétique avec, de temps en temps, un piano dissonant. Nous assistons à un exercice de style avec trois danseurs en train de répéter leurs brillantes gammes. Ici, Forsythe a remplacé Bach mais la logique est la même, polir sa virtuosité à force de variations pour atteindre la grâce. On ne s'ennuie pas, notamment grâceà Roxane Stojanov, corps gracile tout en déploiement.
Puis, nous entrons ensuite dans l'ère du fun. Blake Works I et Impasse sont des ballets légers même si le second a plus d'ambition. Blake Works I se regarde comme on gobe un bonbon. C'est un plaisir immédiat sur scène et dans le salle. Je repense à ce qu'Hubert de Montille disait dans Mondovino des vins qui ont de la longueur -les vrais, les siens- opposés à ceux qui ont de la largeur. Blake Works I a de la largeur mais n'en est pas moins délectable. La musique électronique de James Blake composée pour réfléchir et pour danser se prête au jeu, à l'expression du corps. Les danseurs ont l'air libéré du carcan de la forme classique, fondement de l'enseignement qu'ils reçoivent dans ce corps collectif ancestral. Forsythe développe une nouvelle forme néoclassique, du moderne accessible. Comme chez Pina Bausch dans Kontakthof, Germain Louvet emmène les plus jeunes membres du ballet même si ici sa participation est plus virtuose. Mon amie M. dit de lui qu'il incarne "une forme de grâce sans épaisseur". Il a le charisme d'une huitre et un maintien divin. Restera pour ce ballet à travailler les transitions entre les différents passages/tableaux comme un DJ sait élaborer les enchaînements pour faire de son set un seul et même morceau de différentes intensités.
Comme je préfère James Blake à Ibrahim Malaouf, je suis plus séduit par Forsythe que par Inger alors que ce dernier est plus audacieux, plus riche, plus joueur. Des instruments, des pupitres et des chaises habitent la fosse et j'attendrai en vain que des musiciens surgissent dans cette maison si habitée de sons et de notes. Il faudra se contenter d'un fichier numérique balancé de la régie. Je me prends à rêver d'un orchestre à hauteur de danseurs qui animerait et agiterait encore plus ces jambes et les pieds, créant de la surprise et de l'inédit. La danse ne peut être une illustration de la musique ou un mouvement déployé avec du son. Il s'agit de la fusion des deux en un lieu en trois dimensions, d'habiter tout le volume en y créant un autre volume plus indistinct et plus évanesecent. Les danseurs se seraient encore plus pris au jeu de ces airs latino et tzigane. Le dialogue en aurait encore été plus éclatant, plus vivant dans ce mouvement circulaire, en fuite, tel un mouvement perpétuel.
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Fallait-il y aller? Philippe, 1 - Ariane, 0.
En quelques mots? Un paquet de fraise tagada précédé d'un objet cérébral.



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