Première piéce: Tenir debout au Théâtre du Rond-Point (19 septembre 2024)

Tenir debout est une première, première pièce de la saison et première pièce de Suzanne de Baecque, le témoignage d'une femme et d'une créatrice en devenir.


Sur la foi d'un article du Monde lu il y a deux ans, rangé dans un coin de ma tête, et du statut de héraut, ou de conteur, de la Nouvelle Vague de son père Antoine, je me retrouve au premier rang de la première pièce de Suzanne de Baecque. "J'aime beaucoup écouter votre père, mademoiselle".

Tenir debout est une courte pièce d'abord lestée des artifices les plus fatigués du théâtre contemporain, une comédienne filme un écran d'ordinateur projeté sur un plus grand écran en fond de scène. Même dans cette petite salle Jean Tardieu - 176 places- les deux actrices portent un micro comme si on n'apprenait plus aux apprentis à projeter leur voix; ou comme si un élève cuisinier ne savait plus monter une mayonnaise. Suzanne de Baecque démarre en faux-naturel, à l'instar des acteurs de François Grémaud. On ne sait pas s'ils sont eux ou d'autres tellement ils ont l'air détendu face en public. Mais n'est-ce pas le rôle de l'acteur de créer du vraisemblable ou de l'invraisemblable et de jouer là-dessus avec le public? Comme il s'agit d'une première pièce et que depuis quelques années, idées, émotions et savoir-faire se sont accumulés, Suzanne de Baecque nous offre plusieurs formes, des échantillons, un éventail de ses talents, de ses savoirs. Nous voyons du documentaire. Nous voyons aussi une vidéo quand sa comparse, Raphaëlle Rousseau, réplique sur scène une jeune fille en vidéo, lasse, dansant sans élégance, ni talent sur Alexandrie, Alexandra de Claude François dans un studio de répétion. Nous voyons des bribes de stand-up quand elle interagit avec le public ou des morceaux d'absurde quand elle utilise un souffleur à feuilles pour faire des grimaces.

Au-delà du jeu et de ses variations, de ces différentes situations apprises en cours, Tenir debout, à rebours de l'époque où le féminisme serait partout, montre des femmes qui ne veulent pas être des choses mais qui sont objectivées pour répondre aux critères d'un concours de beauté régional. Elles ne sont pas dupes de ce qu'on leur demande mais elles se plient néanmoins au jeu, à moins qu'elles ne le subissent comme le montreraient tous ces signes qui nous renvoient au dressage avec cette scène où la coach en miss -tout le monde a besoin d'un coach-, Raphaëlle Rousseau, fait travailler la candidate, Suzanne de Baecque, comme un cheval dans son manège. Et pour ceux qui n'auraient pas compris sont posées dans le décor une selle ou une bombe.

Le premier film, le premier roman ou le premier album sont des topos* (mot chic) ou des topoï** (mot encore plus chic) culturels. Il peut être unique et parfait (La nuit du chasseur de Charles Laughton), fulgurant et iconique, avant même que cet adjectif paresseux soit à la mode (Le diable au corps de Raymond Radiguet ou Bonjour tristesse de Françoise Sagan), catalyseur d'émotions intimes et indépassable (Funeral d'Arcade Fire). La première pièce reste un souvenir évanoui, une oeuvre moins retentissante, souvent oubliée, peut-être parce que le théâtre est un art à maturation lente et aussi parce que le système médiatique valorise moins ces jeunes créateurs. Ici, cette première pièce est kaléidoscopique.

Nous assistons au cheminement d'une actrice et metteuse en scène qui commence à atteindre vers la fin la vérité de son art, ce moment où elle devient artiste, que l'on pourrait qualifier d'individuation créative. Elle se tient devant nous, assise sur une chaise, à la fois fragile et tout en maitrise, dans ce qu'il y a de plus simple, avec les mots d'une autre, une apprentie miss qui met en parenthèse son ambition pour se soigner. Suzanne de Baecque se cherche devant nous car elle n'a pas trouvé la forme adéquate pour son propos, ce qui la libère du plaidoyer ou de la démonstration. Elle tente, explore et se sert des formes à sa disposition. Elle compose une pièce composite qui peut sembler partir dans tous les sens et ne cesse de revenir vers son propos, être soi sous le regard des autres tout en étant un cliché.

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Fallait-il y aller ? Bien sûr. Il Il ne faut jamais dédaigner une artiste en devenir.
S'ennuie-t-on ? Nous n'avons pas le temps.
Et le public ? D'un enthousiasme modéré, de celui constitué de personnes ayant réservé un restaurant juste après.

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