Chopin d'un doigt: Concerto pour piano no 1 à la Maison de la radio et de la musique (16 mai 2024)

Il suffit d'une note, d'une attaque pour se dire que l'interprétation sera parfaite, ce que confirmera le jeu d'Alexandre Kantorow durant tout ce concerto N°2 de Chopin.


Dans le service public, la vedette, c'est l'orchestre, la musique, le lieu, ce bel auditorium de Radio France qui manque un peu de volume. Un peu par manque de moyens, Radio France ne pratique pas le starisation, nonobstant Léa Salamé (de moins en moins présente) et Nicolas Demorand en très grands sur le bâtiment. Mais quand une vedette s'assoit derrière le Steinway, les fauteuils trouvent tous preneurs et la salle déborde, respire de spectateurs.

Les jeunes pianistes ne sont pas modestes avec Chopin. Ils ont tendance à trop en faire. Chiens fous, ils sont impétueux, démonstratifs alors que la musique de Chopin appelle retenue et concentration. Ils ne s'effacent pas souvent devant son talent. Ils veulent prouver qu'ils sont à la hauteur de ce jeune maître, qu'ils peuvent le sublimer dans une fougue mimétique. Les jeunes pianistes ont du mal à s'y prendre avec Chopin alors que le dernier ne vécut pas bien vieux et qu'il composa à 19 ans son premier concerto que nous écoutons ce 16 mai et qui est, pour l'anecdote, appelé numéro 2. La virtuosité se débrouille toute seule. Elle n'a pas besoin de dix doigts magiques. Elle en a vu d'autres.

Une seule note suffit, la première. A son attaque, on comprend qu'Alexandre Kantorow saura faire sonner le piano. Chaque note va se détacher et se lier. Il saura se débrouiller de ce concerto qui ne donne pas encore toute la mesure romantique de Chopin. Cette musique se cherche et n'a pas encore atteint son idiosyncrasie. Kantorow se lâche mais il se maitrise et s'exprime comme un acteur qui n'aurait pas besoin de crier. A 26 ans, la tonsure nous rassure quant aux tentations fougueuses de la jeunesse. Cette musique très démonstrative, plus dans sa technicité que dans son romantisme, sert de révélateur pour soliste et orchestre comme The Dark Side of the Moon montait les capacités de votre nouvelle chaine hifi dans les années 70 et Brothers in arms de votre lecteur CD une décennie plus tard. Le truc est de retenir son expressivité.

Au début, le piano joue peu avec l'orchestre. On pourrait parler, de manière quasi-anachronique, de quasi-dissonance, de contrepoint parallèle sans harmonie. Au troisième mouvement, ça s'accorde, ça va ensemble. On retrouve des thèmes chopiniens auxquels répond l'orchestre. Le structure est alors beaucoup plus conventionnelle pour ne pas dire classique car nous restons en phase avec les canons du romantisme.

La guerre en Ukraine n'y est pour rien mais j'aime de moins en moins les russes, tout en espérant que ma mère, qui vénère La Khovanchtchina, ne me lise pas. J'oserais écrire que cette suite de Roméo et Juliette est trop symphonique et pas suffisamment radicale comme si Prokoviev composait avec la présence du Politburo par dessus son épaule. Il ne pousse pas assez le formalisme, certainement jugé petit bourgeois. J'en arrive à me demander comment cette musique pesante peut accompagner des envolées, des jetés et des fouettés. Malgré tout et malgré moi, j'écoute souvent les russes, certains russes -pas Rachmaninov, ni Chostakovitch- pendant les ballets. Giselle m'a encore confirmé dans mon peu de gout pour cette musique dont je me demande qui l'écoute chez soi, hormis les danseurs en mal de répétition. Plus que de musique de ballet, on pourrait parler de musique de dessin animé, de cette musique ultra-signifiante comme dans What's opera doc. Dans le genre, le génie est plus à l'écran que sur la partition. Prokoviev n'est pas pour rien le compositeur de Pierre et le Loup. On retrouve sa dimension ludique, ces leitmotivs poussés à l'extrême. Nous ne sommes pas dans l'évocation mais dans l'appui permanent. Je ressors lessivé comme si j'avais dansé pour les absents.

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Et l'orchestre? Il ne démérite pas. Avec Prokoviev, chaque musicien est rentabilisé.
Fallait-il y aller? Il ne faut jamais s'épargner de voir une vedette dans ce lieu dont la proximité atténue toute idée d'exceptionnel.

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